Lord Frederick Leighton - Flaming June

Dans un article précédent, après avoir établi quelques données statistiques, nous avons vu quels pouvaient être les mécanismes du suicide.

Nous allons maintenant étudier quelles sont les conséquences probables sur l’entourage.

En quelque sorte, les proches sont des « survivants », des « rescapés » du traumatisme individuel (j’ai perdu un intime) & collectif (j’ai perdu un membre de ma famille) que constitue le suicide.

De par son caractère irréparable & irréversible, non « évolutif », cet acte déclenche en retour les réactions émotionnelles les + violentes & les + stables dans le temps qui soient.

 On pourrait dire que les émotions engendrées chez l’entourage sont le reflet symétrique de celles qui ont provoqué la pulsion suicidaire chez le défunt, un peu comme si les émotions qui ont amené la personne à abréger ses jours lui survivaient & créaient une empreinte aussi durable que profonde sur ses proches.

Le suicidé laisse en héritage psychospirituel les émotions qui l’ont mené à la mort  ;

l’onde de choc du drame, le halo de négativité émotionnelle qui a accompagné l’acte suicidaire est absorbé & pris en charge par les intimes, en fonction de la sensibilité & des particularités psychiques de chacun.

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 Les émotions toxiques à l’oeuvre que l’on peut identifier sont les suivantes :

  •  le déni, qui peut être complet ; la personne fait la « politique de l’autruche », refuse radicalement d’aborder le sujet, modifie les circonstances de la mort pour les rendre plus supportables, « politiquement correctes », voire invente des causes accidentelles de décès, créant ainsi un lourd secret familial qui ne sera pas sans conséquence sur les descendants auxquels on vole leur propre histoire ;

or, le devoir de mémoire existe tant au niveau des individus que des sociétés (commémoration, reconnaissance historique, etc).

  • Ou bien le déni est partiel : la personne banalise (« çà arrive dans toutes les familles »), relativise (« de toute façon, il/elle était trop fragile ») ou minimise (« c’est une maladie mentale, y avait rien à faire ») la portée symbolique de la disparition.

Grosso modo, cela donne : « on ne va pas en faire un fromage, tout le monde peut se tromper, il/elle a eu un moment d’absence. »

  • le sentiment d’inutilité & d’impuissance (« malgré mon amour, je n’ai pas pu l’aider », « la mort est plus forte que l’amour »), voire d’absurdité (« l’amour ne sert donc à rien »).
  • le sentiment secondaire, dans le sens où il découle du précédent, de culpabilité (je n’ai pas su l’aider, je n’ai pas été à la hauteur, je ne l’ai pas aimé(e) assez fort pour le/la retenir).
  • le sentiment d’abandon & de trahison  : « comment a-t-il (elle) pu me faire çà, à moi qui l’aimais tant, qui l’ai tant soutenu ? »
  • le sentiment résultant de colère, voire de rage, ou encore de désespoir, et souvent, les 2 réunis, en alternance …

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Evidemment, ces diverses émotions seront d’autant + marquées & durables qu’on aura entretenu des liens étroits avec le défunt ; à ce titre, elles sont susceptibles d’impacter & d’handicaper autant les relations intimes présentes que futures, en engendrant une angoisse existentielle chronique.

Comme tout vécu traumatique, le suicide d’un proche suscite le risque d’une compulsion à fuir l’intimité, soit en refusant de facto tout engagement durable,

soit en s’engageant, certes, dans une relation concrète, mais de manière superficielle ou incomplète, via différents modes de mise à distance de l’autre e& d’évitement relationnel (manque de communication, agressivité, adultère, absence de libido, accaparement par une passion pour une activité quelconque, surinvestissement professionnel, etc).

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Les séquelles de ce drame peuvent aussi consister, a contrario, en une dépendance affective marquée (attitude fusionnelle, difficulté à s’affirmer & à se différencier de l’autre, inquiétude permanente & démesurée pour ses proches) & en l’oblation (le sacrifice de soi)

Souvent, il y aura une tendance, par loyauté affective inconsciente, à rester hanté par le cher disparu, en imitant à notre insu ses traits de caractère et comportements les plus frappants, et donc notamment, malheureusement, ceux qui l’ont mené à sa perte ;

c’est une manière aussi trouble que symbolique de faire revivre l’autre à travers nous & de partager a posteriori sa souffrance, comme une forme d’hommage e& de pénitence réunis – ce qui peut conduire ultimement à une dissociation identitaire.

Là encore, la solution pour « ceux qui restent » est de parler à un proche en mesure de supporter & partager ce fardeau affectif, ou mieux encore, de se confier à un professionnel à même d’aider à passer ce cap douloureux de l’existence …

 

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